Dimanche 1 avril 2007

Jeudi dernier Sir Michael Atiyah a ouvert la conférence en l'honneur d'Alain Connes à l'IHES par un exposé intitulé "Some radical thoughts on the foundations of physics". Il a notamment énoncé 5 commandements à suivre pour envisager de nouvelles théories physiques :

1) Soyez sceptique

2) Rappelez-vous de l'histoire

3) Croyez dans l'intuition des grands physiciens

4) Utilisez le rasoir d'Ockham et souvenez-vous du but de la Science

5) Ne soyez pas séduit pas la beauté mathématique

Concernant ces deux derniers points Atiyah a expliqué que la Science n'avait pas pour seul but de prédire les phénomènes, mais de les comprendre, et que l'on ne pouvait comprendre que ce qui est suffisamment simple, la simplicité faisant la beauté d'une théorie. Ainsi l'attrait esthétique d'une théorie joue un rôle, malgré la restriction du point 5.

Sir Michael a ensuite souligné que dans la physique classique autant que quantique, la connaissance du présent seul permet de déterminer le futur (que ce soit par un état déterministe ou probabiliste). Il y voit une hypothèse cachée, que l'on pourrait éventuellement assouplir afin de permettre l'influence du passée proche sur le futur (influence directe, et pas par l'intermédiaire du présent). Dans ce cadre, les équations aux dérivées partielles de la physique habituelle seraient remplacées par des équations différentielles retardées, dont un exemple très simple est donné par x'(t)+kx(t-r)=0, avec r>0 et petit. Il a ensuite présenté une extension de cette idée dans un cadre relativiste, avec une équation de Dirac retardée, ouvrant sur toute une physique et une géométrie "retardée".

Une telle idée semble certainement intéressante à explorer, même si personnellement je doute qu'on puisse a priori savoir quelle est l'hypothèse cachée que nous devons abandonner, et surtout par quoi la remplacer. A mon sens c'est la démarche inverse, consistant à choisir quelles sont les hypothèses à conserver, et à les pousser jusqu'à leurs ultimes conséquences, qui a permis d'avancer par le passé. Dans tous les cas, réfléchir sur ce type de questions est un pari hautement risqué. Sir Atiyah a d'ailleurs mis en garde les jeunes générations : ce n'est pas le genre de travail qu'on peut se permettre de mener si l'on veut obtenir un poste quelque part ! Seul le bénéfice de l'âge et de la reconnaissance acquise permet de s'adonner à de telles audaces. Les jeunes ont intérêt à travailler dans les directions déjà tracées par leurs aînés s'ils veulent assurer leur subsistance, à moins de s'appeler Newton ou Einstein... Ce point m'a particulièrement intéressé. Il rejoint le point de vue de Smolin sur les visionnaires et les techniciens (mais sans toutefois sembler partager l'inquiétude de ce dernier pour le développement de la physique). La Science aura toujours besoin de davantage de "techniciens", développant les théories existantes (ce que Kuhn appelait la Science normale), que de visionnaires qui poursuivent leur intuition sur des chemins non-défrichés, au risque de n'aboutir à rien. Malgré cela, la situation actuelle apparaît très défavorable aux "visionnaires" dans un système universitaire impitoyable pour les jeunes chercheur, avec un marché de l'emploi très tendu. Il faudrait probablement procéder à un rééquilibrage en faveur d'une plus grande prise de risque des institutions de recherche, ainsi que le préconise Smolin, faute de quoi on risque réellement d'avoir une "physique retardée".

par Fabien Besnard publié dans : math-et-physique
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Mardi 20 mars 2007
On trouve sur le site de Sauver les Lettres l'analyse fort pertinente d'un professeur de Physique de l'évolution des énoncés de Bac dans cette discipline depuis 1990. Il y est montré de manière très claire que toute exigence de réflexion a été abandonnée au profit du pavlovisme le plus extrême. Ceci se retrouve également en mathématiques. Je crois que cet aspect des choses est très important : on insiste souvent sur la diminution (réelle) de la quantité de choses que l'on apprend aux élèves du secondaire, mais la diminution qualitative est au moins aussi grande, et je crois que ses conséquences sont bien plus néfastes et plus durables. Il est piquant de constater que les apôtres du "savoir moins pour savoir mieux" ont conduit à une situation où des élèves aux têtes mal faites et bien vides savent à la fois moins et plus mal. La raison en est connue : en présentant des situations stéréotypées aux élèves, on s'assure que ceux qui font un minimum d'effort d'apprentissage par coeur (ou de remplissage de mémoire de calculatrice) s'en sortiront. Je veux dire "s'en sortiront le jour du bac", car ce qui leur arrive après n'intéresse pas les réformateurs du secondaire. C'est ainsi qu'on peut constater dans le supérieur les ravages d'une telle méthode de travail "presse-bouton", acquise pendant des années de Lycée et de Collège. Les étudiants, moins que jamais habitués à réfléchir par eux-mêmes et à s'adapter à des situations nouvelles, s'y retrouvent souvent en grande difficulté. Mettons-nous à leur place : n'y a-t-il pas de quoi se sentir trahi par le système ?
par Fabien Besnard publié dans : enseignement
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Vendredi 16 mars 2007
Un représentant du lobby des chasseurs sera présent au premier tour, tandis que Nicolas Dupont-Aignan, brillant défenseur du Non au réferendum sur le TCE, peut-être le seul candidat réellement Républicain, ne pourra pas l'être. Le système des signatures avait pourtant été mis en place précisément pour empêcher les candidatures fantaisistes, publicitaires, ou purement catégorielles, et pour promouvoir le débat d'idées. Seulement voilà, parce qu'il aurait probablement chipé quelques points à ceux qu'on présente comme les grands candidats (mais qui sur le TCE ne représentaient que 45 % de la population à eux trois...), NDA ne pourra pas présenter ses idées aux français lors de la campagne officielle. Les moutons seront bien gardés... Tout cela n'est vraiment pas glorieux : les manipulations des grands partis pour tout vérouiller, la lâcheté de la plupart des maires, voire même l'appel public à la corruption... Bayrou se retrouve donc comme le seul candidat anti-système : tant mieux pour lui. Il faut lui reconnaître qu'il est l'un des rares (avec NDA justement) à avoir dénoncé le scandale absolu de la privatisation des autoroutes (les socialistes ne pouvaient rien dire, ayant eux-même inauguré la chose). Peut-être son élection (que je crois très probable) permettra-t-elle au moins la recomposition politique indispensable à notre pays.
par Fabien Besnard publié dans : Politique
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Lundi 5 mars 2007
Je signale à l'attention de mes lecteurs l'apparition récente d'un nouveau blog, de haut niveau, sur la géométrie non-commutative, avec des billets d'Alain Connes himself. Une conférence en l'honneur de ce dernier aura lieu à Paris à la fin du mois.
par Fabien Besnard publié dans : math-et-physique
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Dimanche 4 mars 2007
Je me suis toujours demandé par quel mystère l'intelligentsia de gauche française avait pu être autant influencée par la pensée de Nietzsche. J'ai toujours tenu Nietzsche pour un fossoyeur de la philosophie. L'anéantissement de la rationalité, l'exaltation de l'instinct, de la force, de l'intuition, tout cela me paraît anti-philosophique. Mais après tout je ne suis pas philosophe, et sûrement pourra-t-on me contester ce point. Mais s'il y a quelque chose de clair dans les écrits de Nietzsche, qui ne le sont pas toujours, c'est bien que ce philosophe (puisqu'il faut l'appeler ainsi) se situait politiquement quelque part entre l'anarchisme de droite et le proto-nazisme. Lorsque j'énonce ce fait d'évidence devant certaines personnes qui savent ce qu'il est de bon ton de penser, je provoque d'ordinaire des réactions outragées. Aussi ai-je lu avec une jubilation certaine l'ouvrage d'Aymeric Monville "Misère du Nietzschéisme de gauche, de Georges Bataille à Michel Onfray". Monville appuie là où ça fait mal, avec des citations sans ambiguïté. J'aurais aimé avoir la patience (et le talent) d'écrire un tel ouvrage. Morceaux choisis : "Les races épurées sont toujours devenues plus fortes et plus belles. Les Grecs nous présentent le modèle d'une race et d'une culture ainsi épurée. Il faut espérer que la création d'une race et d'une culture européennes pures réussira également un jour" (Aurore) ", "[En Europe], la race soumise a fini par y reprendre la prépondérance, avec sa couleur, la forme raccourcie du crâne, peut-être même les instincts intellectuels et sociaux, -qui nous garantit que la démocratie moderne, l'anarchisme encore plus moderne et surtout cette prédilection pour la Commune, la forme sociale la plus primitive, que partagent aujourd'hui tous les socialistes d'Europe, ne sont pas dans l'essence, un monstrueux effet d'atavisme -et que la race des conquérants et des maîtres , celles des aryens, n'est pas en train de succomber, même physiologiquement ?" (La généalogie de la morale) "Périssent les faibles et les ratés : premier principe de notre amour des hommes. Et qu'on les aide encore à disparaître !" (L'antéchrist) et pour finir "Que chacun ait droit d'apprendre à lire, cela gâte à la longue non seulement l'écriture mais la pensée elle-même" (Ainsi parlait Zarathoustra). Comme dit Monville, "il faut tout de même un fieffé don de contorsionniste pour nier quelque généalogie fasciste à l'auteur de ces propos".
Monville réalise également un instructif florilège des bêtises que les promoteurs d'un Nietzschéisme de gauche ont pu proférer en défense de leur maître à penser. Ainsi, pour Derrida : "Tous les énoncés, avant et après, à gauche et à droite, sont à la fois possibles (Nietzsche a tout dit, à peu près) et nécessairement contradictoires (il a dit les choses les plus incompatibles entre elles, et il a dit qu'il les disait. Outre le fait qu'on peut se demander l'intérêt d'une pensée auto-contradictoire, on nage en plein obscurantisme, comme le souligne Monville. Que des obscurantistes pires que médiévaux passent pour des hommes éclairés, voilà le vrai paradoxe du monde (post)-moderne... Je finis par Michel Onfray : "Nietzsche en auxiliaire du national-socialisme, voilà leur thèse; mais fort étrangement c'est aussi celle d'Adolf Hitler..." (M. Onfray, la sagesse tragique p. 20). Ben... oui. On s'étonne de lire des arguments de ce genre sous la plume d'un "philosophe". C'est en quelque sorte le comble du "qui parle et dans quel but ?" inauguré par Nietzsche dans sa généalogie de la morale : inutile d'argumenter rationnellement il suffit de dénoncer le locuteur et ses éventuelles arrière-pensées. En l'occurrence la méthode se retourne contre elle-même puisque si on peut faire confiance à Hitler pour quelque chose, c'est bien pour reconnaître un autre nazi...
Mon seul regret avec le livre de Monville, c'est la perspective trop strictement marxiste de son analyse des implications politiques du Nietzschéisme de gauche. Celui-ci sape les bases de la démocratie et en particulier de son incarnation Républicaine aussi sûrement que celles du marxisme.
Je vous recommande tout particulièrement ce petit livre, et j'espère que son auteur va s'attaquer maintenant à l'influence de Heidegger sur la gauche. J'espère enfin que le naufrage intellectuel de la gauche (devrais-je dire de la gauche intellectuelle ?) qui s'est progressivement détachée de l'esprit des Lumières, va maintenant faire place à une renaissance, sans laquelle aucune victoire électorale n'aurait de sens (si elle est seulement souhaitable dans ces conditions).
par Fabien Besnard publié dans : Politique
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