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Paroles de chercheurs

26 Août 2006, 17:23pm

Publié par Fabien Besnard

Arte a eu la très bonne initiative de créer un webzine, "parole de chercheurs", proposant des interview de chercheurs. Sont disponibles pour l'instant les interview d'Etienne Klein, Marc Lachièze-Rey et Carlo Rovelli. Une bonne idée : demander à chaque intervenant de proposer des noms de chercheurs pour la suite du webzine. Un regret : pourquoi ne pas avoir diffusé ces entretiens sur la chaîne télé ?

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Frank Tipler et la physique de l'immortalité

21 Août 2006, 22:53pm

Publié par Fabien Besnard

Dans son livre best-seller « Physics of Immortality » l’auteur, Frank Tipler, prétend établir une théorie scientifique testable qui prédit l’existence d’un Dieu omnipotent, omniscient et transcendant, qu’on peut donc identifier avec le Dieu des chrétiens, ainsi que la résurrection future de tous les êtres humains dans un lieu identifiable au Paradis, mais qui serait en fait une simulation informatique d’une puissance phénoménale. J’entends d’ici mes lecteurs se demander pourquoi je perds mon temps à lire de telles foutaises. C’est que Frank Tipler est un spécialiste reconnu en relativité générale et en cosmologie, et que son livre est une démonstration parfaite qu’un scientifique peut à l’occasion produire de la pseudo-science. La leçon est à mon avis d’autant plus importante que les affirmations de Tipler semblent reposer sur des arguments véritablement scientifiques, issus notamment de la théorie de l’information et de la cosmologie. Le lecteur peut alors être tenté de croire l’auteur sur parole, car après tout il s’agit d’un scientifique, et si une controverse surgit, il peut être amené à penser que c'est une controverse scientifique. Deux conséquences fâcheuses sont alors à craindre : la première est que le public soit trompé sur le caractère scientifique de certaines affirmations, la seconde est qu’il sombre dans un scepticisme généralisé : puisque ces experts ne sont pas d’accord entre eux, qui croire ? J’ai déjà eu l’occasion de soulever ce problème, que j’ai appelé « le piège de la querelle d’experts » lors de l’affaire Bogdanoff. La diffusion par Arte d’une émission à la gloire des élucubrations d’Anne Dambricourt-Malassé en fut un autre exemple. Plus généralement, tendre ce piège de la querelle d’experts est typique des partisans de l’intelligent design, en fait il constitue l’essence même de cette pseudo-science. Il convient d’ailleurs de signaler que Frank Tipler est membre de l’International Society for Complexity, Information and Design, bien que dans son livre il dise adhérer au darwinisme. Il y a toutefois des différences notables entre ces mystifications. Les Bogdanoffs sont passés maîtres dans l’art de générer du jargon d’aspect scientifique et d’en tirer des conséquences sans que quiconque puisse vérifier la validité de leurs prémisses. Les partisans de l’I.D. oublient volontairement les faits qui les dérangent et ressassent l’argument du Dieu des lacunes (en remplaçant le mot « Dieu » par « dessein intelligent »). L’ouvrage de Tipler ne ressemble pas à première vue à une mystification volontaire, mais plutôt à un acte d’auto-persuasion. Par ailleurs il ne cache pas ses intentions : il affiche clairement dès la première page qu’il va établir l’existence d’une théorie de Dieu et de la résurrection. En cela il est original et sa « théorie » mérite d’être examinée. La voici en quelques lignes, il s’agit de la théorie du point-oméga, terme emprunté à Theilhard de Chardin.

Tipler fait une hypothèse, et en cela il prétend être économe, c’est que la vie intelligente doit persister pour toujours. Il en tire un certain nombre de conclusions, qu’il appelle des prédictions :

       1)  l’univers doit être fermé,

       2)   la frontière du futur de l’univers est constitué d’un point mathématique, le point-oméga, que Tipler identifie à Dieu,

       3)      un certain nombre de « prédictions » sur la densité d’énergie dans l’univers, la masse du Higgs etc…

Ici on peut être tenté de classer le dossier : toutes les données les plus récentes convergent pour montrer que l’univers n’est pas fermé. Cela serait une erreur méthodologique et stratégique car cela reviendrait à reconnaître les prédictions de Tipler comme de vraies prédictions scientifiques. Or elles n’en sont pas pour deux raisons. La première est que la façon dont il les obtient à partir de son hypothèse tient plus du rêve éveillé que de la science, mais je ne vais pas m’attarder sur ce point. La seconde raison, qui est la plus déterminante et sur laquelle je vais me concentrer, c’est que son hypothèse n’est tout simplement pas scientifique. En effet, une hypothèse scientifique, pour être acceptable, doit être suffisamment claire et « bornée ». Par bornée j’entends que les termes utilisés pour énoncer cette hypothèse ne doivent pas eux-mêmes renvoyer à d’autres hypothèses et ainsi de suite. Autrement dit, pour être scientifique, une hypothèse doit contenir moins d’information (être totalement explicitable en moins de mots) que les phénomènes qu’elle est censée expliquer. Par exemple l’hypothèse de l’existence des atomes était une hypothèse parfaitement licite au XIXe siècle, car l’existence d’un petit nombre d’atomes capables de s’associer permettait d’expliquer la formation d’un grand nombre de composés chimiques. Cette hypothèse ne paraissait pas accessible à l’expérience à un certain nombre de chimistes de l’époque, qui la rejettaient pour cette raison comme non-scientifique. Pourtant elle l’était, et l’existence des atomes fut attestée par des expériences de plus en plus directes au XXe siècle. (Notons également que l’atomisme permettait de réduire la thermodynamique à la physique statistique, ce qui renforçait encore le caractère scientifique de cette hypothèse, et fournissait même un premier argument indirect en sa faveur.)

 L’hypothèse que la vie intelligente persiste pour toujours ne répond pas du tout à ce critère. Il n’échappera à personne que la vie intelligente est un phénomène complexe, dont la définition même est problématique. Tipler est conscient du problème et croit s’en tirer en invoquant le test de Turing. Bien qu’il s’agisse d’un critère pratique, ce test ne peut pas constituer une définition utilisable de l’intelligence puisqu’il est nécessaire de disposer d’un exemplaire de vie intelligente pour en reconnaître un autre ! Il y a là un cercle vicieux. Bref, la théorie de Tipler n’est pas scientifique car elle prétend expliquer ce qui est simple et bien défini (la topologie de l’univers par exemple) par ce qui est complexe et mal défini. (Incidemment, il en va de même du « principe anthropique », à propos duquel Barrow et Tipler ont commis un ouvrage.)
Il est assez clair par ailleurs que l’hypothèse de la persistance à tout jamais de la vie intelligente est par principe infalsifiable. De ce point de vue également la théorie de Tipler n’est pas scientifique.
Il faut cependant reconnaître que les raisonnements que Tipler établit à partir d’hypothèses non-scientifiques sont souvent intéressants, au moins pour l'amateur de science-fiction, et que son livre ne manque pas de perspicacité par endroit, notamment dans les parties les plus philosophiques et théologiques. Pour résumer le tout par une formule, je dirais que si la science c’est la raison et la méthode, le livre de Tipler est un bel exemple de raison sans méthode.

Néanmoins il ne faudrait pas ignorer un autre aspect du livre qui me semble capital et dont je veux parler maintenant : le désir de rationnaliser ses croyances.

En France comme dans de nombreux pays, la foi et la science sont clairement séparées. Cette séparation, dont nous avons déjà été amené à parler, se traduit pour les religieux à renoncer à prétendre énoncer des vérités objectives et à se contenter de « vérités de foi ». De plus, la tolérance religieuse des sociétés démocratiques rend nécessairement ces « vérités de foi » multiples et contradictoires. Les religieux se voient donc contraints d’adopter une position relativiste d’autant plus inconfortable qu’elle est totalement contraire aux écrits saints qui prétendent sans détour apporter à l’homme une vérité absolue et objective émanant de Dieu. Pour les religieux les plus « durs », cette position est intenable et signifie la mort à terme de la foi : la séparation leur sera donc à jamais inacceptable. En ce qui concerne Tipler, les choses sont claires : si la religion ne devient pas une théorie scientifique, elle mourra. L’objectif qu’il s’est fixé n’est donc rien moins que de sauver la religion. Une telle entreprise peut paraître incongrue dans un pays ou la séparation est globalement acceptée par toute la société. Elle ne l’est pas au pays du créationisme et de l’intelligent design. Tipler cite d’ailleurs un fait qui illustre parfaitement ce propos : un membre du congrès a un jour demandé à Steven Weinberg, qui était venu plaider en faveur de la construction d’un accélérateur de particules devant les parlementaires, si sa machine permettrait de trouver Dieu. Le physicien a bien sûr refusé de répondre. Tipler, lui, répond par l'affirmative à la fin de son livre, dont la dernière phrase est : « Religion is now part of science. ». Malheureusement pour lui, se fixer un but et chercher à l’atteindre par n’importe quel moyen n’est pas une bonne façon de faire de la science.

 

 

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Sexisme

10 Août 2006, 11:28am

Publié par Fabien Besnard

Le Pour la Science du mois d'août contient une analyse du livre d'Eric Sartori "Histoire des femmes scientifiques de l'Antiquité au XXe siècle" par Danielle Fauque, historienne des sciences à l'université Paris XI. Je n'ai pas lu le livre mais l'intention de l'auteur semble digne de louanges tant l'injustice faite aux femmes et en particulier aux femmes de sciences à travers les siècles a été grande. Mais cela ne justifie pas que l'on fasse aujourd'hui du "sexisme à l'envers", or c'est précisément ce que fait Danielle Fauque dans son analyse, et, semble-t-il, Eric Sartori dans son ouvrage. Qu'on en juge : "La longue et si exclusive domination masculine ne finit-elle pas par créer une menace sérieuse pour la planète ? L'avenir de l'humanité est peut-être alors dans les mains des femmes." Voilà des propos bien revanchards et qui ne laissent pas augurer du meilleur... Un peu plus loin : "le but qui motive les physiciens plus que les physiciennes est la recherche d'une théorie unitaire. Or celle -ci passe par une compétition effrénée des théories (et des théoriciens) et par une course dans la construction d'accélérateurs coûtant des milliards d'euros. [...] En science comme ailleurs, les hommes sont nombreux qui attribuent avant tout de l'importance aux phénomènes de compétition et de concurrence (théorie de l'évolution oblige) plutôt qu'aux phénomènes de coopération et de symbiose auxquels les femmes sont plus sensibles." Il s'agit ici d'un résumé du livre mais D. Fauque ne prend aucun recul par rapport à ces propos qui contiennent pourtant un nombre assez impressionnant d'âneries pour un texte aussi court. La distinction qui est faite entre les motivations des physiciens et celles des physiciennes est le pur produit d'une idéologie sexiste et ne repose sur aucun fait. Ces lignes sont en fait reminiscentes de ce qu'on pouvait lire du temps de la science allemande ou soviétique, et l'idéologie différentialiste qui les inspire conduit tout droit à de graves dérives. Dans un premier temps elle conduit à une logique d'apartheid. Et en effet, je cite D. Fauque : "des études récentes tendent à montrer que la mixité des classes (considérée aujourd'hui comme la plus élémentaire modernité) serait dommageable pour l'épanouissement des filles." Je ne sais pas d'où sortent ces études mais les statistiques officielles de l'éducation nationale montrent au contraire une meilleure réussite des filles dans l'enseignement secondaire. Après les choses s'inversent, sans doute à cause d'une autocensure de la part des filles, qui ont tendance à se sous-estimer (alors que les garçons ont eux tendance à se surestimer). J'y vois personnellement l'effet de tout un environnement social, et non pas celui de la mixité. Revenir sur la mixité conduirait à casser le thermomètre plutôt qu'à s'attaquer aux vraies causes du problème.

Pour conclure, si on remplaçait dans le texte de D. Fauque (et peut-être dans le livre d' E. Sartori, qu'encore une fois je n'ai pas lu) les mots "femme" et "homme" respectivement par "noir" et "blanc", "juif" et "aryen", etc... le texte qui en résulterait serait abominable aux yeux de tous les humanistes. Les féministes d'inspiration différentialiste se défendent généralement (D. Fauque n'y manque pas dans son texte) en disant qu'on ne peut pas faire cette substitution parce que les femmes représentent la moitié de l'humanité et ne sont pas une minorité. C'est totalement absurde. Le racisme ni le sexisme ne se définissent en terme de proportions. Les propos de D. Fauque sont sexistes car ils supposent une différence intellectuelle et morale entre les êtres humains en fonction de leur sexe. Sans nier l'existence possible de telles différences, mais en ne les considérant que comme des variations statistiques dont l'étude est remise aux scientifiques, les universalistes comme Condorcet ont fait de l'égalité abstraite entre les individus la source du droit et de la morale. Cette égalité abstraite repose en fait sur une observation concrète : il n'y a rien (dans le domaine moral et intellectuel) qu'un homme puisse accomplir et qu'une femme ne puisse pas accomplir, même si tous les hommes ou toutes les femmes ne pourraient pas forcément l'accomplir. Cette égalité de potentiel nous force moralement à considérer un homme quelconque et une femme quelconque comme égaux en droit, sans quoi l'on pourrait se rendre coupable d'une injustice intolérable envers l'un ou l'autre. Cette philosophie, qu'on peut appeler républicaine, nous incite à construire une société où les individus peuvent se libérer de leurs déterminismes (de classe, de sexe, etc...) et exprimer leur génie propre. Nous en sommes loin, bien qu'un long chemin ait déjà été parcouru. Mais voici qu'aujourd'hui les communautaristes de tout poil cherchent à nous entraîner vers une société cloisonnée. Sous les beaux habits de la parité et de discrimination positive, on construit les entraves de la génération future sous prétexte de dénouer celles de la génération présente. Des entraves qui seront peut-être plus difficiles à briser.

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