Quelles sont les causes de ce désastre ? Je discerne trois causes immédiates. La première est un manque de pratique et d'entraînement en
mathématiques, la deuxième est la maîtrise insuffisante du français, la troisième est un manque de travail. Ces causes immédiates sont à leur tour les conséquences de trois causes plus
lointaines. La première est la pédagogie « centrée sur l'élève », qui a connu un grand essor depuis les années 70-80, et dans lesquelles les élèves sortant aujourd'hui du secondaire ont
été entièrement baigné. Cette pédagogie a inspiré des changements de programmes, d'organisation et de pratiques au sein des classes, dont les conséquences furent nombreuses et pour la plupart
fâcheuses (voir une analyse des conséquences à l'entrée en 6e
ici. Un seul exemple : 60 % d'échec à la question "combien vaut 60 divisé par 4 ?").
La deuxième cause est un choix politique datant lui aussi des années 80, et qui a consisté à assigner à l'école une mission qui n'est pas la sienne : résoudre le problème du chômage en
multipliant les diplômés. Il ne fait pas de doute pour moi que l'augmentation, sans limite a priori, du niveau d'instruction général de la population est l'objectif principal de l'école, et que
si, ce faisant, on contribue à diminuer le chômage, c'est une excellente chose. Ainsi l'objectif fixé à 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac n'a rien d'absurde en soi. Au contraire, il est
enthousiasmant si l'on se donne suffisamment de temps et de moyens pour y parvenir sans sacrifier la qualité à la quantité. Un tel effort a été réalisé dans les années 45-60 dans le premier cycle
secondaire (voir ici). Malheureusement, on a cédé à la tentation d'abaisser le niveau de l'examen pour augmenter le pourcentage de réussite, et simultanément d'augmenter dans
des proportions jamais vues le nombre de lycéens (voir ici, où l'on se glorifie d'avoir doublé la proportion de bachelier par génération entre
1985 et 1995, un résultat obtenu en faisant passer dans le même temps le taux de réussite à l'examen de 68 à 80%. Or depuis 1995 cette proportion stagne. On peut se dire qu'on aurait mieux
fait de travailler sur le long terme et regretter cette marche forcée.). Même en l'absence de changement de programme ou d'horaire, la simplification de l'examen final conduit mécaniquement
à la simplification des exercices d'entraînement. En résumant par un exemple, on pourrait dire que de plus en plus (en proportion d'une classe d'âge) d'étudiants sortant de Terminale sont
capables d'intégrer x au cube, mais que de moins en moins sont capables d'intégrer sin x au cube.
Enfin, la troisième cause est la transformation de la filière scientifique en filière généraliste. Il me semble qu'augmenter de façon intelligente le taux de bachelier dans la population pourrait
consister à diversifier les filières, afin que les profils les plus divers puissent accéder à la réussite. Une telle logique a présidé à la création des bac pros. Dans l'enseignement général, on
a fait l'inverse, et l'on peut craindre que cette tendance se poursuive et même s'accentue si l'on en croît les propositions 4 et 9 de ce rapport du Sénat, ainsi que certaines déclarations de l'ancien maire de Neuilly. J'ajouterai qu'au niveau de la Terminale S, une certaine spécialisation me paraît
souhaitable, les futurs étudiants en médecine, par exemple, n'ayant ni le même profil ni les mêmes besoins que les futurs élèves ingénieurs. À ce propos, je vous invite à lire cet
article de Daniel Duverney (à compléter par celui-ci, qui aborde aussi la physique), qui montre
clairement que la baisse du niveau en mathématiques à partir de 1995 procède d'une volonté politique de rééquilibrage en faveur des SVT dans le cadre d'une Terminale S de plus en plus
généraliste. Ironiquement, il semble que cette politique, ait entraîné une baisse quantitative en plus d'une baisse qualitative. Effectivement, on peut comprendre la désaffection pour une
discipline de plus en plus centrée sur la résolution d'exercices stéréotypés.
Notons que les pédagogies "centrées sur l'élève" (pour ne pas dire l'apprenant), ou encore constructivistes, avaient pour objectif déclaré de lutter contre le rabâchage et de promouvoir les "têtes bien faites" au détriment des "têtes bien pleines". Le slogan "apprendre à apprendre" est emblématique de cette conception de la pédagogie. Or on remarque que ce qui s'est produit est exactement l'inverse. En effet, en voulant supprimer la répétition dans l'apprentissage, il est vrai fastidieuse (mais surtout pour l'enseignant !), on a échoué à fixer des méthodes et à donner des réflexes dans les petites classes. Ce faisant, les enseignants des niveaux supérieurs ont bâti sur du sable, et en bout de chaîne (c'est-à-dire au bac pour le lycée, au brevet pour le collège), la catastrophe était tellement criante, que pour la masquer on a élaboré des exercices qu'on peut traiter sans rien y comprendre, mais qui sauvent les apparences par leur technicité. Prenons l'exemple du calcul d'un PGCD. À une époque pas si lointaine, on calculait le PGCD de deux nombres en classe de 4e en les décomposant en produit de facteurs premiers. Cette technique n'est plus envisageable puisque les nombres premiers ont disparu des programmes du collège. En effet pour s'apercevoir rapidement qu'un nombre est premier il faut maîtriser ses tables de multiplication, ce qui n'est plus le cas d'un grand nombre d'élèves du collège aujourd'hui (voir plus haut). Pour calculer un PGCD un élève (de 3e) est aujourd'hui censé appliquer l'algorithme d'Euclide. Cet algorithme utilisant des divisions successives, il se fait à l'aide d'une calculatrice. Vous avez saisi le tour de passe-passe ? D'une technique simple, efficace et intuitive, mais nécessitant une maîtrise des tables, on est arrivé à une technique trop complexe pour que la majorité des élèves en comprenne le principe mais qui requiert l'usage d'une calculette ce qui annule ipso facto la nécessité de maîtriser le calcul mental. Bien sûr on habillera le tout d'un vernis pédagogique sur l'importance de maîtriser des algorithmes (le mot algorithme est très présentable, mais il ne signifie rien d'autre qu'une recette ne nécessitant aucune initiative ni aucune réflexion). Il ne fait aucun doute que l'algorithme d'Euclide est fondamental et qu'il est bien plus efficace pour les grands nombres que la technique de décomposition en facteurs premiers, cependant, en se cantonnant aux petits nombres que l'on peut décomposer par le calcul mental, on acquiert une intuition et finalement une compréhension, bien plus profonde.
Aujourd'hui quand on présente une notion à un élève, disons de Seconde, on se rend compte que tout est un obstacle. Les fractions sont des obstacles, les racines carrées également, etc... Si vous rédigez un exercice mettant en jeu des fractions, des racines et des valeurs absolues, vous allez à la catastrophe. Par conséquent la tentation est grande de tout cloisonner, de faire en sorte de ne jamais cumuler les difficultés. Il est clair qu'on ne doit jamais présenter deux notions nouvelles en même temps, c'est un principe pédagogique de bon sens. Il est clair également que la première fonction du second degré qu'on présentera aura tendance à avoir des coefficients entiers, pour que l'attention se focalise sur ce qui est réellement nouveau. Mais lorsqu'il devient impossible, même après un peu d'entraînement, de sortir de ce qui ne devrait être que des exemples de départ, on se ferme la possibilité de faire vraiment des mathématiques, et surtout de les appliquer à des situations concrètes. En effet, tout problème qui n'est pas purement académique a toutes les chances de faire intervenir différentes notions (soyez sans crainte, le programme de physique du Lycée réussit le tour de force de se dispenser pratiquement de mathématique). Une autre conséquence est la perte de pratique. Si un élève de fin de Terminale a eu dans sa vie 10 heures de cours et d'exercices sur les fonctions trigonométriques, ces 10 heures représentent à peu près toute sa pratique de la chose. En conséquence, rien n'est acquis, rien n'est devenu fluide, et le colleur de maths sup ne s'étonnera plus de voir les étudiants tracer des cercles trigonométriques pour retrouver les propriétés de parité des fonctions cosinus et sinus. Ce manque de pratique dû au cloisonnement interne et à la simplicité technique extrême des exercices-type de bac, qui constituent l'horizon du système, se surajoute au manque de pratique engendré mécaniquement par la suppression d'heures de cours (rien qu'en TS, la proportion d'élèves ayant au moins 7 heures et demi de mathématiques par semaine a été divisé par deux entre 1994 et 2004). Là encore il est piquant de constater que la conséquence (le cloisonnement) est à l'exact opposé des intentions initiales des pédagogies en vigueur.
Je suis tout à fait d'accord avec ce constat général. J'ai passé mon bac il y a 8 ans (je termine mon doctorat), c'est donc relativement récent mais j'ai eu l'occasion de donner des cours de mathématiques à un élève de terminale l'année dernière pour son Bac STI et c'était plutôt inquiétant. Les cloisons entre les matières sont en béton armé. A ma connaissance, la physique nécessite au moins le français et les mathématiques mais attention : Interdit de faire des maths en physique !!
Sinon je voulais apporter mon témoignage sur deux choses qui m'ont vraiment marquées de la part de cet élève:
1 - Il est inutile de comprendre pourquoi la dérivée de "x" est "1" puisque c'est dans le formulaire du BAC !
2 - Si on remplace la variable muette "x" par "t" alors les formules ne marchent plus !
Sinon vous dites que "au niveau de la Terminale S, une certaine spécialisation me paraît souhaitable, les futurs étudiants en médecine, par exemple, n'ayant ni le même profil ni les mêmes besoins que les futurs élèves ingénieurs." : Je ne suis pas du tout d'accord avec cela. En terminale, on a 18 ans, la plupart des bacheliers ne savent pas ce qu'ils vont faire et je pense qu'il faut d'abord privilégier un enseignement général.
Enfin, à propos de la spécialisation en Terminale, vous avez raison de signaler que, dans l'ensemble, les élèves n'ont qu'une vague idée de ce qu'ils vont faire après le Bac. Néanmoins, je ne crois pas qu'un an de Terminale généraliste y change quoi que ce soit, car c'est un problème d'orientation dont il s'agit. C'est, là aussi, un pan très négligé de notre système éducatif. Chaque élève, quel que soit ses résultats scolaires, devrait avoir au moins un entretien personalisé avec un conseiller d'orientation dans sa scolarité. Il me semble que c'est un minimum, mais qui relève pour l'instant de l'utopie étant donnés la faiblesse des moyens actuels dans ce domaine. (Comme souvent, on demande aux enseignants de pallier les insuffisances en participant à l'orientation des élèves, mais ce n'est absolument pas leur métier.)
Je viens de comprendre pourquoi pour tous mes élèves la décomposition en produit de facteurs premiers semble si révolutionnaire.
En fait, plus versé dans les programmes de lycée que dans ceux du collège, j'ignorais que cela avait disparu des programmes...
Triste spectacle en effet que ces armées de lycéens obligés de sortir une calculatrice pour réaliser des opérations élémentaires...
http://www.mathoman.com/une-generation-dyslexique-en-math-138
Je tenais à expimer ici mon vif intérêt pour ce dernier billet, ainsi que mon assentiment sans réserve ou peu s'en faut (même si j'ai tendance à voir des coefficients de pondération moins équilibrés : Les problèmes de maîtrise de français sont la cause directe, à mon sens, des "points faibles en mathématiques" 1 à 5.). La langue est la pensée. A cet égard, l'enseignement obligatoire et fortement coefficienté du latin serait vraisemblablement providentiel. Le latin est le moule de la rigueur et la mère de toute pensée un peu claire. Un autre moyen moins "rétro" serait de chercher une autre langue claire, "brute", pure, dès le plus jeune âge. En bon technophile, je propose certains langages de progra. Quant à votre dernier point sur les lycéens qui appliquent bêtement leurs algos sans essayer de comprendre, je dirais qu'ils ne sont que les élèves de leurs profs, qui leur serinent que le but de leurs cours c'est de leur faire bouffer de la formule ad satietam et qu'ils n'ont plus le temps pour les démonstrations.
Enfin, concernant votre remarque finale sur les profs, je pense que vous n'avez pas connu d'échantillon représentatif (à moins que vous n'ayez beaucoup redoublé).
Quant aux "exceptions latines", il n'y a vraiment pas de quoi fouetter un chat. Pour peu, bien sûr, que l'on s'en tienne au latin classique, sans s'intéresser au latin de cuisine du midi de la France au XIIIème siècle. Si vraiment elles vous ont gêné, vous avez fort bien fait d'éviter le grec, je vous le garantis. La raison en est simple : Le grec ancien classique que l'on apprend a eu quelques siècles de plus que le latin classique, pour se construire et se "polir" (et s'avachir, aussi, bien souvent). Ce qui fait que si, n'en déplaise à vos souvenirs, le latin est l'une des langues les plus rigoureuses et claires qui soient, le grec, lui, est truffé de pièges, exceptions à rallonge, et autres cas particuliers. La conjugaison latine, enfantine, prête à sourire à côté de la conjugaison grecque (la plus dégueulasse, vicieuse, tordue, absurde conjugaison que j'aie pu apprendre à ce jour).
A côté de ça, il faut bien reconnaître que le grec ... ça en jette à mort. Ca a la puissance des vieilles langues, qui donne à l'intervention la plus banale les accents sombres et torturés de quelque anathème sourd, d'invocations démoniaques. La simple "gamme" qui s'offre à l'élève (du son surnaturellement ouvert de l'omicron aux tréfonds de basse de l'oméga, du lambda coulant comme le noeud d'une corde de soie autour du cou d'une femme alanguie au Rhô barbare et tyrannique) lui fera vite oublier le latin. Il n'y a qu'une autre langue que je connaisse et qui offre cette "éclate phonétique", c'est le vieile arabe, bien parlé. Ces alternances délétères de gutturalités sauvages et de tendresses labiales, se perdant sans fin entre le borborygme et la déclaration d'amour, me chavirent l'âme. Et le grec, c'est beau comme ça, plein, rond, puissant, lourd et orageux. Les zébrures du fouet u maître, les caresses du gamin androgyne au pied de son lit (Pas étonnant qu'ils aient tous fini pédés) : généreux dans la colère, léger dans l'apaisement.