Le pouvoir d'imaginer est l'une des capacités les plus remarquables de l'esprit. Bien sûr, chacun sait que l'imagination est trompeuse, et nous passons une bonne partie de notre vie à nous tourmenter pour des choses qui ne sont pas, mais qui, pense-t-on, pourraient être. Des choses qui peuvent être ou ne pas être, dont on parle au conditionnel, les philosophes disent qu'elle sont contingentes. J'aurais pu, si j'avais voulu, ne pas écrire ce billet... Il nous est si facile d'envisager ce qui aurait pu advenir que nous ne nous interrogeons que fort peu sur l'origine de ce don d'extra-lucidité : comment se fait-il que nous puissions distinguer d'instinct le nécessaire du contingent, alors que nous peinons à reconnaître une erreur de logique dans un raisonnement de plus de trois lignes ? Je prétends que cette puissance n'existe que... dans notre imagination. Je peux me dire que mon billet est une chose contingente, qui aurait très bien pu ne pas être, sans que cela n'affecte la cohérence du monde. Il est très facile de croire cela mais... rien n'est plus faux. Ce qui m'a déterminé à l'écrire est le résultat d'un grand nombre de causes, dont la plupart me sont inconnues, et c'est la raison pour laquelle je peux très bien m'imaginer n'écrivant pas ce billet et vaquant à quelque autre occupation. Autrement dit, la croyance (fausse) dans la contingence de ce billet est le résultat de la croyance (fausse) dans mon libre-arbitre. La contingence n'est pas toujours liée au libre-arbitre, et si j'ignore s'il existe des choses réellement contingentes, en revanche il me semble clair que l'idée de libre-arbitre n'est qu'une chimère. Le concept même résiste à toute tentative de définition, ce qui est suspect, et rien dans les sciences de la nature ne plaide en sa faveur. Si certains ont cru trouver dans la théorie quantique une raison de croire en son existence, c'est qu'ils ont confondu un peu vite hasard et liberté. Tirez les fils de la marionnette au hasard, vous ne la rendrez pas maîtresse de son destin. Certains objecteront peut-être qu'il n'est pas scientifiquement prouvé que le libre-arbitre soit une illusion. Il est certes difficile de prouver l'inexistence des fantômes. Le paradoxe du voyageur imprudent fournit pourtant une illustration puissante du conflit entre les lois de la physique et la croyance farouche dans la possibilité d'exercer un libre choix. Rappelons qu'il s'agit d'imaginer que l'on puisse remonter dans le temps, pour y tuer son propre père, avant d'avoir été conçu. Il s'en suit une impossibilité logique, puisque si je n'ai pas été conçu je n'existe pas, et je n'ai pas pu tuer mon père, etc... Certains vont jusqu'à penser que ce paradoxe interdit les voyages dans le passé. La situation épistémologique des voyages dans le passé est assez confuse. La relativité générale les autorise, mais sous des conditions si restrictives qu'il semble peu probable qu'elles puissent être réunies. La mécanique quantique de son côté, semble les interdire, de sorte que l'on imagine qu'une théorie quantique de la gravitation serait en mesure de régler cette question. Mais ce n'est pas ce qui nous préoccupe ici. En effet, je voulais simplement souligner que le paradoxe du voyageur imprudent n'est pas un conflit entre la logique et les voyages dans le passé, c'est un conflit entre l'existence du libre-arbitre et l'existence des voyages dans le passé. Or, laquelle de ces deux propositions vous semble la plus vraisemblable : « le libre-arbitre existe, et cela impose aux lois de la physique d'interdire les voyages dans le passé », ou « les voyages dans le passé sont ou non possibles, c'est un fait qui dépend des lois de la physique et seulement de ces lois, et n'a rien à voir avec le libre-arbitre, qui lui n'est qu'une illusion. » ?
Sans aller jusqu'à Kant, qui explique assez bien comment on peut être en un sens entièrement déterminé et en un autre sens entièrement libre (ce que Foucault a appelé un "doublet empirico-transcendantal") je crois que la discussion qui vous intéressera le plus est celle qui eut lieu entre Leibniz et Arnauld dans leur célèbre correspondance qui suit le Discours de métaphysique de Leibniz. C'est passionnant.
Je suis bien d'accord avec votre analyse sur la contingence et le libre-arbitre. Et si cela abolit la notion de "libre-arbitre" telle que vous l'exposez dans votre article (comme le disait Spinoza, si on attribuait la conscience à la pierre que je viens de lancer, elle croirait qu'elle se déplace librement!), cela n'annule pas du tout le concept de liberté.
Il y aurait plusieurs manières de le montrer. Je m'en tiendrai à une seule, que je trouve très belle et que je sens bien à sa place sur votre blog. Peut-être serez-vous d'accord pour dire qu'on n'est jamais aussi libre que quand on effectue soi-même une démonstration, laquelle établit une proposition de manière nécessaire. Car quand j'effectue ce parcours, rien ni personne ne me dicte ce que je pense. Encore faut-il faire cela soi-même : l'élève qui recopie sur son voisin le résultat de la démonstration sans l'avoir comprise perçoit ce résultat comme contingent, et c'est alors qu'il n'est nullement libre, puisqu'il est entièrement livré à une extériorité et tiraillé par les circonstances.
J'espère que l'on continuera longtemps à enseigner la démonstration !
J'ai lu sous la plume d'Axel Kahn une définition que je trouve très intéressante de la liberté : je suis libre quand je reconnais mes actions comme miennes. Bien qu'étant en quelque sorte spectateur de mes actions, je peux ou non me les approprier. La liberté comme continuité de la personnalité ?
Permettez-moi de dire que j’ai été sous le charme de ce post.
M’attendant d’abord à un brillant exercice intellectuel (c’est si agréable de lire ce genre de propos parmi tant d’articles sur les mathématiques), je n’ai pas été déçu. Analyse subtile, j’ai comme l’impression que vous avez donné libre cours à votre imagination. Evidemment, vous n’avez pas pu empêcher votre esprit cartésien de dériver sur les mathématiques, et en déroulant votre raisonnement vous avez livré une analyse qui est très fine et qui devrait recueillir un large assentiment : « Autrement dit, la croyance (fausse) dans la contingence de ce billet est le résultat de la croyance (fausse) dans mon libre-arbitre. »
J’ai plus de mal à vous suivre lorsque vous invoquez le paradoxe à propos du voyageur imprudent. Le libre-arbitre serait invoqué en lieu et place de la logique ? C’est clair que la contradiction est flagrante entre la relativité générale qui accepte sous conditions le retour vers le passé, et la mécanique quantique qui semble l’interdire (quoique : évoquons le parallélisme temporel, la plasticité de l’histoire, la théorie des boucles à rétroactions).
Mais de là à faire appel au libre-arbitre qui empêcherait la contradiction de s’installer, c’est bluffant. J’avoue que c’est un exercice brillant, réussi, une excellente « trouvaille » mais bien dans l’esprit d’un mathématicien.
Il est possible de donner une autre explication à propos du libre-arbitre. Et de ne pas prétendre qu’il s’agit d’une chimère. Et de retrouver le lien avec l’imagination.
Le libre-arbitre, c’est aussi la capacité instinctive qu’a l’être humain de percevoir dans un incroyable fouillis de stimuli ce qui est essentiel. « Ce que nous savons avec certitude nous être utile » Spinoza. Un peu comme le joueur d’échec ne pouvant inventorier toutes les combinaisons, mais percevant des solutions. Cette capacité instinctive est mal formulée, car il ne s’agit probablement pas d’un instinct. Ce qui nous pousse à nous engager dans cette voie plutôt que dans une autre s’appelle la motivation. Mais prétendre formuler la motivation est difficile, tant ce qui conditionne nos actes à l’instant t peut nous sembler ridicule ou un mauvais choix le lendemain, sans que les conditions extérieures apparentes aient changé.
Mais ce n’est pas non plus le hasard ou le déterminisme. Je ne voudrais pas invoquer la spiritualité ou la grâce, puisque cela donnerait une coloration trop chrétienne à mon propos.
Mais c’est la faculté que nous avons de faire un choix judicieux en fonction de nombreuses contraintes (sociales, juridiques, physiques, philosophiques, le déterminisme). L’aisance avec laquelle nous tranchons dans toutes ces contingences (le nœud gordien). Et là on retrouve le lien avec la liberté puisque c’est une décision émancipatrice. Une fois le tri fait entre toutes les contingences, c’est bien en toute indépendance que nous prenons notre avis. Le libre-arbitre équivaut à la faculté de discernement, c’est clairement une liberté transcendantale.
J’aimerais développer davantage en parlant de la responsabilité individuelle ou collective, mais ce serait dériver vers une perspective humaniste. J’ai déjà été traité de jésuite une fois.
Quel est le lien entre le hasard (vrai) et la liberté ? il est clair que dans un monde déterministe (le votre semble-t"il) il n'y a pas de liberté possible, mais la suite l'est beaucoup moins...
Mais si le hasard vrai de la mécanique quantique n'est (peut-être) pas la liberté, je pense qu'il en est à la base, via la conscience (le sentiment de liberté va croissant avec une conscience plus étendue). R Penrose a d'ailleurs émit l'idée que le cerveau est un objet avec des propriétés quantiques opérantes à son échelle macroscopique.
Contrairement à vous, je pense que l'illusion est plutôt de ne pas se sentir libre et que c'est le phénomène de la liberté lui-même qui est caché, d'abord par les pulsions biologiques, puis par l'éducation, les conventions sociales.