Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Imagination et libre-arbitre

31 Mars 2009, 20:59pm

Publié par Fabien Besnard

 

Le pouvoir d'imaginer est l'une des capacités les plus remarquables de l'esprit. Bien sûr, chacun sait que l'imagination est trompeuse, et nous passons une bonne partie de notre vie à nous tourmenter pour des choses qui ne sont pas, mais qui, pense-t-on, pourraient être. Des choses qui peuvent être ou ne pas être, dont on parle au conditionnel, les philosophes disent qu'elle sont contingentes. J'aurais pu, si j'avais voulu, ne pas écrire ce billet... Il nous est si facile d'envisager ce qui aurait pu advenir que nous ne nous interrogeons que fort peu sur l'origine de ce don d'extra-lucidité : comment se fait-il que nous puissions distinguer d'instinct le nécessaire du contingent, alors que nous peinons à reconnaître une erreur de logique dans un raisonnement de plus de trois lignes ? Je prétends que cette puissance n'existe que... dans notre imagination. Je peux me dire que mon billet est une chose contingente, qui aurait très bien pu ne pas être, sans que cela n'affecte la cohérence du monde. Il est très facile de croire cela mais... rien n'est plus faux. Ce qui m'a déterminé à l'écrire est le résultat d'un grand nombre de causes, dont la plupart me sont inconnues, et c'est la raison pour laquelle je peux très bien m'imaginer n'écrivant pas ce billet et vaquant à quelque autre occupation. Autrement dit, la croyance (fausse) dans la contingence de ce billet est le résultat de la croyance (fausse) dans mon libre-arbitre. La contingence n'est pas toujours liée au libre-arbitre, et si j'ignore s'il existe des choses réellement contingentes, en revanche il me semble clair que l'idée de libre-arbitre n'est qu'une chimère. Le concept même résiste à toute tentative de définition, ce qui est suspect, et rien dans les sciences de la nature ne plaide en sa faveur. Si certains ont cru trouver dans la théorie quantique une raison de croire en son existence, c'est qu'ils ont confondu un peu vite hasard et liberté. Tirez les fils de la marionnette au hasard, vous ne la rendrez pas maîtresse de son destin. Certains objecteront peut-être qu'il n'est pas scientifiquement prouvé que le libre-arbitre soit une illusion. Il est certes difficile de prouver l'inexistence des fantômes. Le paradoxe du voyageur imprudent fournit pourtant une illustration puissante du conflit entre les lois de la physique et la croyance farouche dans la possibilité d'exercer un libre choix. Rappelons qu'il s'agit d'imaginer que l'on puisse remonter dans le temps, pour y tuer son propre père, avant d'avoir été conçu. Il s'en suit une impossibilité logique, puisque si je n'ai pas été conçu je n'existe pas, et je n'ai pas pu tuer mon père, etc... Certains vont jusqu'à penser que ce paradoxe interdit les voyages dans le passé. La situation épistémologique des voyages dans le passé est assez confuse. La relativité générale les autorise, mais sous des conditions si restrictives qu'il semble peu probable qu'elles puissent être réunies. La mécanique quantique de son côté, semble les interdire, de sorte que l'on imagine qu'une théorie quantique de la gravitation serait en mesure de régler cette question. Mais ce n'est pas ce qui nous préoccupe ici. En effet, je voulais simplement souligner que le paradoxe du voyageur imprudent n'est pas un conflit entre la logique et les voyages dans le passé, c'est un conflit entre l'existence du libre-arbitre et l'existence des voyages dans le passé. Or, laquelle de ces deux propositions vous semble la plus vraisemblable : « le libre-arbitre existe, et cela impose aux lois de la physique d'interdire les voyages dans le passé », ou « les voyages dans le passé sont ou non possibles, c'est un fait qui dépend des lois de la physique et seulement de ces lois, et n'a rien à voir avec le libre-arbitre, qui lui n'est qu'une illusion. » ?

Commenter cet article

L'enfant au poignard 18/06/2010 23:12



J'aimerais savoir d'où vous prenez la définition du mot "imagination".


L'affirmation "l'imagination est trompeuse" se croise souvent et toujours me crispe. Sans doute accorderais-je trop d'importance à cette capacité cérébrale que nous avons. Réduire "imagination" à
de la tromperie me donne la sensation de blesser ce mot.



Lorsque nous nous projetons dans un futur proche ou lointain, il s'agit bien de se projeter, d'appréhender... je pense ce n'est pas juste imaginer... car c'est donner du sens à ce que nous
imaginons.
Et c'est bien le sens que nous donnons à notre appréhension qui est trompeur car nous nous sommes trompé dans notre interprétation (parce que la situation
imaginée était impossible ou parce que nous manquions de paramètres pour avoir une projection sûre)... l'action d'imaginer me semble antérieure à celle d'appréhender, le stade de l'appréhension
naissant avec l'interprétation que nous faisons de ce que nous imaginons.
Nous imaginons parce que nous avons besoin d'appréhender et de nous projeter, l'imagination en elle-même n'est pas trompeuse c'est ce que nous en faisons et déduisons qui est trompeur, telle est
ma conclusion.

Peut-être mon discours est-il un peu puéril mais je n'attends justement que que l'on me contredise arguments au poing.



Fabien Besnard 01/06/2010 15:06



Elle n'existe pas, c'est une fiction utile (dans certains cas).



Baptiste Le Bihan 01/06/2010 14:14



Si vous acceptez c), vous acceptez par définition que la volonté libre existe. En un sens restreint certes, mais quelle importance ? Le concept de liberté est un concept pratique opérant
précisément dans le quotidien. Il me semble que vous commencez à nuancer votre position.



Fabien Besnard 01/06/2010 13:50



Baptiste :


"En distinguant à la suite de McTaggart [...] distincts tout de même."


C'est une façon passablement compliquée de dire qu'il y a deux orientations sur un cercle ! Sauf que ce qu'on appelle habituellement le passé n'a rien à voir avec une orientation. Mais
n'ergotons pas, c'est un point secondaire de toute façon.


"Vous pouvez décider de tuer votre grand-père, même si vous n'y arriverez pas. "


La main de Dieu va-t-elle retenir mon bras ? Ou la Terre s'ouvrir sous mes pieds ? Jusqu'à quelles extrémités êtes-vous déterminé à aller pour sauver le libre-arbitre ? Blague à part, c'est un
argument spécieux, et je vous soupçonne de fort bien le savoir. On peut en effet se placer dans des conditions telles que seule ma décision compte. Il suffit même qu'il y ait ne serait-ce qu'à un
moment dans ma vie une seule décision contre laquelle les forces de la Nature et les Dieux de l'Olympe ne se déchaînent pas.


>vous adoptez une solution radicale.


Que voulez-vous, je suis un scientifique ! (Voir mon billet "Pourquoi la science dérange ?")


"bien que ces choix soient partiellement contraints par la cohérence la boucle causale."


Vous pouvez remplacer "partiellement" par "totalement", puisque mes décisions ne peuvent changer ne serait-ce que d'un picomètre la position d'un grain de poussière par rapport à celle que ce
grain de poussière doit avoir pour que la boucle soit cohérente. Je dois repasser ad infinitum par les mêmes états mentaux, refaire les mêmes gestes, avoir les mêmes sensations aux mêmes moments,
etc...


>De plus Spinoza est un auteur de l'histoire de la philosophie


Voilà au moins une phrase sur laquelle nous allons tomber d'accord, à condition qu'il n'y ait pas d'oubliettes dans votre Histoire !


>Je ne connais pas ces débats


Moi non plus, mais je ferais quand même remarquer que l'on peut parfaitement utiliser un concept fondamentalement faux pour son utilité pratique. C'est ce que font les ingénieurs tous les jours
quand ils utilisent la physique de Newton, et pas la théorie quantique des champs, pour constuire des ponts. Donc on peut, à mon sens, parler et utiliser le concept de liberté dans son
acception usuelle dans la plupart des situations de la vie courante. (Je dis la plupart, car dès qu'une notion de pathologie mentale rentre en jeu, ça devient beaucoup moins clair...)


Enfin, sur la physique quantique.


>en laissant de côté l'interprétation de DeWitt


Dommage, parce qu'à mon avis c'est la bonne ! (Encore que je change régulièrement d'avis sur cette question...)


>b) La volonté libre existe, car elle exploite la contingence dont témoigne la mécanique quantique (


Alors ça, si vous voulez mon avis (mais je sens d'ici que vous le voulez), c'est du pipeau. À ce compte là autant dire que le libre-arbitre est un don de Dieu : le contenu scientifique est le
même.


Je serais assez incliné à répondre c) : il y a compatibilité, mais dans un sens restreint : de la même façon que la mécanique quantique redonne la mécanique classique quand on regarde les choses
de loin et en gros, ce qui suffit au quotidien. Mais dès qu'on gratte un peu on a des problèmes d'incohérence...


 



Baptiste Le Bihan 31/05/2010 16:18



Hop, commentaires croisés !


Par rapport à votre dernier message :


"Ce lien est le déterminisme absolu des lois physiques (l'indeterminisme quantique étant exclu par définition de ce scénario uniquement basé sur la relativité générale, et de toute façon il ne
changerait rien à l'affaire du libre-arbitre)."


Je pense que c'est faux. Au contraire, je pense que ce scénario n'est pas seulement basé sur la relativité générale. Il y a des contextes saillants, des informations étonnantes qui nous font
réagir. Mais reste qu'un tel univers présentant des boucles causales serait également régies par les lois quantiques qui ménagent un espace pour de la contingence réelle (dans l'interprétation
standard, en laissant de côté l'interprétation de DeWitt). Or si l'on admet de la contingence réelle, il y a mon avis trois options concernant la volonté libre :


a) La volonté libre n'existe pas (votre position)


b) La volonté libre existe, car elle exploite la contingence dont témoigne la mécanique quantique (correspondant à l'incompatibilisme libertarien : pour que la volonté libre existe, elle doit
s'enraciner dans de la contingence réelle)


c) La volonté libre existe, car elle se situe à un autre niveau explicatif que le problème du déterminisme (correspondant au compatiblisme : l'existence de la volonté libre est compatible avec le
déterminisme, et peu importe de savoir si les lois physiques fondamentales sont déterministes ou non).