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Mathématique électorale

23 Juin 2006, 11:15am

Publié par Fabien Besnard

Je viens d'achever la lecture du livre "Le suffrage universel inachevé" de Michel Balinski. Ce livre aborde des questions très peu discutées en France, en tout cas médiatiquement. C'est fort malheureux car elles sont essentielles pour la démocratie : il s'agit ni plus ni moins que de réaliser le slogan "un homme, une voix". On aurait tort de croire que le suffrage universel tel qu'il est pratiqué aujourd'hui en France est le fin mot de l'histoire. En effet, il ne suffit pas que chacun ait le droit de vote, encore faut-il que les voix de chacun aient le même poids. Or cela n'est pas assuré, et loin s'en faut, en pariculier pour les élections législatives. Le premier problème est celui du découpage des circonscriptions. Balinski rappelle que la 2e circonscription de Lozère compte 34 374 habitants, tandis que la 2e du Val d'Oise en compte 188 200 (rappelons qu'il y a un député par circonscription). La voix d'un habitant de la 2e de Lozère pèse donc 5,5 fois plus que celle d'un habitant de la 2e du Val d'Oise. Rien ne saurait justifier une telle inégalité. Le silence de la classe politique devant une telle question en dit long sur son éloignement des principes fondateurs de la République. Ces principes sont en effet sacrifiés au bénéfice de la population rurale qui est sacralisée en France (rappelons que les ruraux sont déjà outrageusement sur-représentés au Sénat). On pourrait mutliplier les exemples d'inégalités dans l'actuelle répartitions des députés : il arrive qu'un département moins peuplé ait plus de députés qu'un département plus peuplé, par exemple la Saône-et-Loire a un député de plus que la Réunion, mais... 160 000 habitants de moins ! L'égalité des citoyens exigerait que les circonscriptions aient à peu près le même nombre d'habitants, et on s'étonne qu'un principe aussi fondamental pour le fonctionnement d'une démocratie représentative soit absent de notre Constitution. Balinski rappelle qu'au contraire, la classe politique française a toujours considéré les règles électorales comme affaire de circonstance, et que les tripatouillages les plus indécents se sont succédés, généralement hors de la vue des électeurs (on peut tout-de-même s'étonner du silence des médias, qui là encore ont perdu une occasion de jouer leur rôle de contre-pouvoir).

Aux Etats-unis, la cour suprême a eu à traiter de telles affaires de découpages contestables. Selon sa jurisprudence, des efforts sincères doivent être faits pour éviter les écarts de population entre circonscriptions. Elle a ainsi rejeté des découpages qui engendrait une inégalité de quelques personnes sur des dizaines de milliers, soit une inégalité relative de 0,01 % ! On pourrait croire que les Etats-Unis ont conséquemment le système électoral le plus égalitaire au monde, malheureusement il n'en est rien. Car si la cour suprême est très sensible aux écarts de population, elle a entériné des découpages de formes bizarroïdes (nommés gerrymandres en souvenir du gouverneur Gerry qui s'est rendu célèbre pour un découpage en forme de salamandre).  Puisqu'aucun respect des entités géographiques ou sociales n'est exigé, on peut s'amuser à faire passer les frontières d'une circonscription au mileu d'un quartier, voire exclure le domicile d'un candidat particulier (ça s'est déjà vu, et les conséquences sont lourdes puisqu'un représentant doit résider dans sa circonscription selon la loi américaine). Le but de la maneuvre est évidemment de diluer les voix de ses adversaires, de les regrouper dans les circonscriptions où ils sont largement majoritaires, etc... On peut ainsi favoriser le camp au pouvoir, et Démocrates comme Républicains ne s'en sont pas privés. Les opinions politiques des électeurs américains étant plus stables et plus prévisibles qu'en France, ces techniques sont terriblement efficaces. Ainsi Balinski rappelle que les démocrates ont gagné 55% des sièges de la Géorgie en 2002, alors que les Républicains avaient obtenus 55% des voix ! Mais les Républicains ne sont pas en reste, ainsi toujours aux élections législatives de 2002, "dans les états de Floride, Michigan, Ohio et Pennsylvanie où les deux partis majeurs sont essentiellement à égalité [...] les Républicains élurent 51 représentants et les Démocrates seulement 26". Dans tous les états où ils sont au pouvoir et où l'occasion s'est présentée (les redécoupages n'ont lieu qu'une fois tous les 10 ans) les Républicains ont fait en sorte de s'assurer la victoire aux prochaines élections. De l'avis des experts, seul un raz-de-marée Démocrate pourrait contrecarrer cette belle machinerie, obtenue avec l'aide de logiciels et de supercalculateurs ! Face à celà le découpage Pasqua, pourtant connu pour favoriser la droite, fait figure de bidouillage d'amateur. Il est vrai qu'en France le découpage doit respecter l'integrité des cantons.

Balinski aborde aussi d'autres questions, comme celles de l'interprétation du vote des électeurs, poursuivant ainsi une tradition initiée par Condorcet et Borda, et je manque de temps pour faire justice à son travail. Mais le plus important à mon sens est sa présentation de solutions relativement simples dont on peut mathématiquement démontrer qu'elles sont les meilleures aux problèmes qu'il (ou plutôt devrais-je dire que la démocratie) soulève. Car en effet ce domaine des mathématiques électorales et sociales est aussi celui de théorèmes d'impossibilité tel que celui d'Arrow, résultats souvent utilisés, ainsi que le prétendu manque d'intérêt des citoyens pour les questions "techniques", pour justifier l'absence d'effort des politiques pour améliorer la situation. En réalite ces justifications n'ont pour seul but que de laisser le champ libre aux truqueurs, et si les citoyens ne se saisissent pas de cette question, la démocratie pourrait finir par se vider de sa substance.

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clovis simard 17/03/2014 23:45


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