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Illetrisme scientifique

16 Juillet 2005, 00:00am

Publié par Fabien Besnard

Je suis allé voir la conférence « grand public » que donnait Alain Connes ce mercredi à la BNF, à propos d’Evariste Galois. L’article de la conférence est disponible sur sa page web. Ce qui est le plus frappant avec les conférences d’Alain Connes, c’est l’enthousiasme qu’il dégage. Il donne toujours envie d’aller plus loin, d’en savoir plus. En tout cas c’est l’impression qu’il laisse sur un public « éclairé » en mathématiques. Il est plus difficile de savoir ce que peuvent ressentir les auditeurs qui sont simplement cultivés, au sens où on l’entend habituellement, c’est-à-dire complètement ignares en sciences. La conférence de Connes illustrait parfaitement cette rupture entre deux types de cultures. Après un bref rappel historique, que chacun pouvait comprendre, Connes a enchaîné sur la lecture d’un texte de Galois sur la théorie des équations. Dès la première phrase une partie du public a sans doute été larguée. La phrase était à peu près celle-ci : « si on se donne une équation polynomiale sans racine multiple, il existe toujours une fonction des racines qui prend des valeurs distinctes pour chaque permutation des racines ». Il n’y a là pratiquement que des termes que tout lycéen devrait connaître. Bien sûr le médaillé Fields a expliqué plus en détails, en prenant un exemple, ce qui a sûrement permis à la plupart des « largués » de raccrocher les wagons. Mais tôt ou tard il devait se produire ce qui se produit nécessairement dans ce type de conférence : soit le conférencier se limite à des choses triviales, et ce n’est pas le genre de Connes, soit il largue la majeure partie du public. Je ne saurais dire à quel moment eût lieu cette « transition de phase », peut-être lorsque Connes a prononcé pour la première fois le mot « groupe » en présupposant que tout le monde savait de quoi il s’agissait. Bien sûr, sa tâche était d’autant plus difficile que le public qui assiste à ses conférences est très hétérogène : des mathématiciens professionnels, des amateurs, beaucoup d’étudiants qui viennent voir le maître. Il faut qu’il y en ait pour tous les goûts et le grand talent d’Alain Connes et de parvenir à donner à chacun un os à ronger. En tout cas à ceux qui dispose d’un bagage mathématique minimum. Y a-t-il donc une difficulté particulière, voire une impossibilité à parler de mathématiques dans un langage profane ? Peut on vulgariser les mathématiques ? On a tendance à considérer que la physique se vulgarise mieux, ou que les physiciens ont plus de talent ou peut-être plus de goût pour vulgariser leur discipline. C’est oublier un peu vite que la vulgarisation de la physique est souvent de qualité médiocre, ressasse toujours les mêmes sujets accrocheurs, et parfois de façon tellement imagée qu’elle en devient grossièrement fausse (je pense au big-bang par exemple). D’un autre côté, certains phénomènes de la vie quotidienne, dont l’explication physique devrait faire partie de la culture, ne sont presque jamais abordés. Combien de gens savent quelle est l’origine de la force que la chaise exerce sur celui qui est assis dessus et qui l’empêche de passer au travers ? Combien de gens savent qu’un kilo de plomb tombe, en l’absence de frottement, aussi vite qu’une tonne de plume ? Il existe à mon avis un seuil de connaissances scientifiques en dessous duquel nul ne devrait avoir le droit de se prétendre cultivé. Imagine-t-on un prix Nobel de littérature donner une conférence sur la lecture de Proust, et se voir obligé d’expliquer ce qu’est le subjonctif ? Malgré tout le mal que pourront se donner les scientifiques qui, comme Alain Connes, prennent le temps d’assurer leur mission de vulgarisation auprès du grand public, ils seront toujours gênés à un moment où à un autre par ce manque de culture minimale. Il y a une carence importante dans la transmission de la culture, je pense évidemment à l’enseignement, mais pas seulement. Peut-être qu’un premier pas vers une solution serait qu’on prenne conscience qu’il y a là quelque chose d’anormal, qu’il n’y a rien de particulièrement glorieux à être scientifiquement ignare. Il faudrait aussi que l’on cesse de prendre systématiquement les mathématiques comme exemple de sujet rébarbatif, que les éditeurs cessent de pousser des hauts cris dès qu’un auteur ose s’exprimer dans un langage précis, ou, crime des crimes, ose écrire une équation… Enfin, on peut toujours rêver, qu’en cette année de la physique on décrète la lutte contre l’illettrisme scientifique grande cause nationale !